Dans le premier bateau, j’envie les îliennes et les îliens. Un ado renfrogné avec son sac de sport et quelques personnes qui partent travailler sur le continent. J’ai toujours rêvé de vivre ici mais est-ce que j’en serais capable à l’année longue ?
Après avoir goûté au fruit défendu du paradis (la gaufre liégeoise de la brasserie de l’île), je dois désormais payer mon tribut. Zeus et Poséidon ne me laisseront pas arriver sans encombre à l’hôtel du trident.
La pluie commence à tomber. Alors commence la valse du cycliste. Changer de vêtements, plus chaud, moins chaud, plus imperméable, plus respirant… bientôt je passe au dernier stade de la surcouche, la cape de pluie. Je suis une jolie coccinelle, rouge, jaune et verte, filant à travers les embruns.
J’arrive aux abords du pont transbordeur de Rochefort. J’ai la choré des forains des « Demoiselles… » dans la tête. Je suis prêt. Mais les dieux se jouent de moi. La rubalise est tirée. Le pont est en maintenance comme tous les lundis matin. Et voilà ce que c’est que de vivre sans calendrier. Je suis bon pour refaire 2 km en sens inverse, franchir le viaduc dans la pluie, les voitures et les camions. Au sommet, j’ai comme un petit étourdissement, je m’arrête, je fais un cliché.
Sur les chemins étroits, entre les talus et les fossés, je me demande pourquoi j’ai prévu une si longue étape. J’ai un peu froid. J’envisage de faire du stop ou de demander à un camion de me charger à l’arrière.
Je dois aller chercher mon souffle. Je rentre à l’intérieur de moi. Je sais que c’est là qu’est le mouvement, la bonne position. Je me dédouble presque… Je tiens mon arc à la main, prêt à décocher, et je pousse sur les pédales pour arriver au bout de cette interminable ligne droite.
Je ne suis pas seul. J’entends des grenouilles ou des crapauds, je vois toutes sortes d’oiseaux, des aigrettes, des hérons et même des cigognes (c’est Léonie qui m’envoie un message?).
Brouage est une citadelle vaubanesque envasée dans le marais. Les échauguettes apparaissent au dernier moment à travers les bosquets.
C’est la ville d’où est originaire Samuel Champlain, conquérant de la Nouvelle-France. Sous des drapeaux québécois et canadien, je prends trois cafés et une mousse au chocolat pour recharger les batteries.
Je passe la Seudre sur un nouveau viaduc avant de rentrer dans le bois de la Courbe.
Dans les allées forestières, je pourrais filer comme jamais. Je dois être plus pisteur que grimpeur. J’ai fait la moitié du chemin et ce qui m’aurait semblé encore si loin, au début du périple, me paraît parfaitement atteignable aujourd’hui.
Mes pensées se tournent un peu vers l’avenir. Comment rémunérer équitablement, artistes et artisans, createurices et travailleureuses dans une structure de production artistique… Comment intégrer des bedeastes dans une scop… Je réalise que dans ces moments-là, je ne regarde plus le paysage. Et vice versa. Quand je m’emplie des sensations traversées, mon cerveau est tout à ça. Je ne sais plus multitâcher.
J’essaye d’apprivoiser le paradoxe vécu. Je profite comme jamais de ce moment surgi d’un coup de masse. Je suis gêné à vous imposer mes cartes postales, mais chers vous qui êtes dans vos quotidiens.
À la Rochelle, Catherine ou Sandrine m’avait appris que le mot scrupule signifierait “caillou dans la chaussure”, je dois apprendre à marcher avec.
Je me pose au creux des dunes pour sécher et casse-croûter. Nouvelle réminiscence, j’arrive en haut des sables avec Karine, Stéphane, Anne-Laure, Alain, Fred, Cécile, Jean, Sabine et Valérie qui a amené le pique-nique, des rillettes et des magrets produits par ses parents. J’aimerais vous revoir les copaines, et savoir si la vie vous a souri.
Le soir venu, je godille jusqu’à Royan. J’étrille Bromitt qui a bien gagné son deuxième T (c’est le Bromi tout-terrain).
Je savoure l’ambiance surannée de la ville. Je suis un personnage de Serge Clerc et José-Louis Bocquet.
Les tuyères d’un vaisseau des Thunderbirds embrasent la skyline au couchant.















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